Entretien avec Andy Emler
Après un concert éblouissant, Andy Emler a su se rendre disponible et confier quelques propos
passionnés à Nicole & Bernard Videmann.
Pourquoi ce nom de MégaOctet plutôt que Nonet pour désigner votre orchestre de neuf musiciens ?
“Il y a une raison bien précise à cela : d’abord le MégaOctet est un orchestre de huit musiciens qui s’est retrouvé très vite à neuf, dès la première formule d’ailleurs et je pensais surtout à l’informatique. L’orchestre est né en 1989. En 89, l’ordinateur, l’informatique montait en flèche. Je me suis alors dit que tousceux qui auraient vu la veille le MégaOctet en concert ou l’auraient écouté sur CD penseraient alors à moi le matin au bureau en allumant leur ordinateur et en voyant partout “mégaoctet” (du nom de l’unité de mémoire informatique).
Depuis vingt ans nous sommes toujours neuf mais la formule instrumentale a changé. Au début c’était beaucoup plus électrique mais cet orchestre a toujours été un réservoir, un laboratoire des improvisateurs, toutes générations confondues, qu’ils soient venus du rock, du trash-metal, du jazz, de la pop ou de la musique contemporaine : il y a eu des musiciens issus de pays très différents. En vingt ans on peut estimer à près à une centaine les musiciens qui ont participé au MégaOctet. En ce moment on a une formule qui fonctionne vraiment comme un groupe de rock : les neuf musiciens sont toujours les mêmes et sont extrêmement complices: l’orchestre fonctionne à merveille.
Comment avez-vous réussi ce challenge de fédérer, de canaliser l’énergie de tous musiciens qui sont tous leaders de leur propre groupe? Quelle est donc votre force ?
A cela il y a plusieurs réponses. C’est d’abord la musique du compositeur qui appelle des musiciens, tous virtuoses par ailleurs. Ce sont ensuite ces musiciens qui aiment la musique, qui ont envie de la jouer : il s’agit ensuite de trouver le compromis entre l’espace d’improvisation et l’espace d’écriture pour que cela fonctionne.
De plus, lorsqu’on écrit de la musique pour des individus qu’on connaît, on écrit pour eux. Et cela, ils le savent, ils le sentent très bien : c’est encore un point aidant.
Je suis par ailleurs quelqu’un de très, très cool dans le sens où l’on répète …trois après-midi par an : c’est sur scène que tout se passe vraiment. On peut “déconner” et jouer bien la seconde d’après.
Tout est possible, tout est permis : je laisse la porte ouverte à l’imprévu. Tout le monde sait qu’il a droit à tout : quelqu’un peut envoyer un “joke” à un moment mais je fais “trois, quatre” et tout le monde assure, tout le monde est là pour jouer un truc extrêmement difficile que peu de musiciens pourrait jouer. La force de l’orchestre réside aussi dans le fait que les musiciens ne se prennent vraiment pas au sérieux : humainement ça communique. Un jour, un journaliste a prétendu que j’étais “un catalyseur d’enthousiasme” donc SOS enthousiasme : 3615 Andy. On est là pour faire du bien.
Si on joue une musique qui nous ennuie, le public s’ennuiera en la recevant. Nous aimons communiquer avec les gens, nous avons envie de rigoler, de faire la fête. C’est à cela que sert la musique : à faire la fête quelque soit le discours et le langage. Il y en a qui se prennent au sérieux, qui ferment les yeux et qui ne disent jamais bonsoir : nous préférons déconner avec le public, envoyer la musique
qu’on a envie de jouer et que l’on fait ensemble.
Vous produisez une musique qui transgresse de nombreux codes de l’écriture. Comme l’expliquez vous?
Mon parcours de compositeur explique cela.
D’abord y a une formation classique avec une femme, une organiste. Or les organistes ont toujours été les seuls à improviser travers les siècles dans la       musique classique. Elle m’a vu improviser sur un piano et n’en fut pas scandalisée, comme c’était alors le cas pour nombre de professeurs classiques. J’aimais jouer sans partition et improviser : avec elle, cela m’était possible. Parallèlement lorsque j’étais adolescent, je jouais du rock dans les bals du samedi soir. Après je me suis mis au jazz. Ensuite j’ai écouté toutes sortes de musiques du monde. De plus j’ai une formation d’écriture classique (des prix d’écriture du Conservatoire de Paris) donc une culture savante avec un parcours rock & roll, pop musique, jazz, chanson, folklore, musique contemporaine, musique du monde. Or le travail de compositeur c’est un travail d’écrivain : il doit faire travailler “le neurone”, il s’entraîne à écrire, …à écrire. Il digère tous les styles et possède à terme un langage (peut-être ou peut-être pas).
A ce jour mon style d’aujourd’hui résulte de la digestion des musiques entendues au cours des années passées et de toutes les personnes rencontrées dans le même temps. Toutes ces influences ont contribué à donner une musique moderniste, consonante ou dissonante, accessible au grand public qui voit le MégaOctet sur scène (alors que si on écoute la musique du mégaoctet sur disque sans l’avoir jamais vu scène, sur disque on peut penser qu’il s’agit d’une   musique de “barges”). En effet un jour j’ai invité un gars de mon village qui à 55 ans n’avait jamais écouté un seul concert.
Après avoir écouté un concert du MégaOctet il m’a dit : “je n’ai rien compris mais je me suis régalé, j’ai passé un moment extraordinaire”.
Au-delà de la qualité de l’écriture comment expliquez-vous alors l’impact du MégaOctet ?
Je dirai tout d’abord que les concerts du MégaOctet t sont réellement du spectacle vivant où prime la communication avec les spectateurs. En effet notre musique est lisible par un grand public car les musiciens sur scène ont plaisir à jouer, ils s’écoutent, se regardent, s’envoient des clins d’oeil complices et s’interpellent, bref ils transmettent leur plaisir. A part cette dimension à proprement parler
“jazz” il y a aussi dans cet orchestre l’énergie du rock & roll. En fait le MégaOctet est réellement un groupe de pop musique qui pratique l’humour sur scène, qui cite le jazz et pratique allègrement l’esprit de la musique africaine et du groove américain. Tous les musiciens de l’orchestre sont des “groov’men”, ils sont tous chefs d’orchestre et ont tous leur propre projet, ils me comprennent et savent où je veux aller, me font confiance et me comprennent. C’est un orchestre de “beautifulers” qui prodiguent au public de merveilleux moments de jubilation : la musique pour eux consiste vraiment à “faire la fête”.
La recette du MégaOctet c’est la jubilation, l’énergie et l’écriture musicales. Si cet orchestre était programmé sur une grande scène de variété telle que l’Olympia, ou était diffusé un dimanche à la télé,
chez Drucker par exemple, il y a fort à parier qu’il mettrait sur “le cul” tous les spectateurs. Mais cela n’arrivera jamais …. D’ailleurs ils ne savent pas que cela existe. En fait aujourd’hui les politiques veulent “casser le spectacle vivant”, veulent “casser la culture française”, veulent qu’on disparaisse. Ils veulent une culture médiatique : ils sont là -dedans à fond. Les jeunes qui choisissent aujourd’hui de
faire de la création en danse, théâtre ou en musique, vont vivre un tunnel pendant 5 à 10 ans. En France ce qui compte c’est la longévité : le MégaOctet existe puisqu’il a plus de 20 ans de carrière.
Je deviens respectable car je suis “demi-siéclard”. Ainsi je commence à obtenir des prix et en conséquence les responsables de spectacles téléphonent pour programmer le MégaOctet. Il nous aura donc fallu 20 ans pour percer.
C’est un réel sacerdoce que d’être musicien dans cette France qui n’est pas un pays de musique. Mais nous avons conscience d’être des privilégiés car nous gagnons notre vie en faisant ce que nous aimons, sans contrainte, sans obligation, en totale intégrité, en toute honnêteté : et cela est un privilège extraordinaire.
Vous êtes donc entré en résistance ?
Nous sommes en résistance continuellement car les médias ne passent jamais ces musiques-là et ceux qui les passaient le faisaient vers 5h du matin, maintenant ce n’est même plus le cas. Il y a quelques années, on pouvait penser qu’avec les satellites, le câble il y aurait de plus en plus de diversité et de choix mais en France les télévisions ne passent pas notre musique. Dans le système capitaliste à outrance où l’appât du gain et la réussite financière sont les seules motivations on ne sert à rien car on ne rapporte pas d’argent. Mon père qui est financier me répète depuis trente ans : “avec ton talent tu pourrais gagner de l’argent !”. Il n’a pas encore compris que je suis l pour faire ce que j’aime : je ne sais pas faire autre chose, c’est mon chemin, c’est ma vocation, faire du bien autour de moi; la musique est là pour cela. Je m’ennuierais à mourir si je gagnais des millions en faisant de la variété avec des chanteurs qui utiliseraient toujours les mêmes accords, les mêmes textes, les mêmes harmonies, les mêmes rythmes. C’est comme cela depuis 50 ans, depuis le Moyen-Âge…. sauf que les troubadours l’avaient inventé; aujourd’hui ils n’inventent plus rien. Par exemple, prenez une émission “géniale” sur A2 qui s’appelle “un CD, un jour”, tous les jours avant les actus (je crois). Ça dure une minute : tu regardes cela toute la semaine, et tu es mort de rire. Ils font tous les mêmes accords de guitare et parlent de leur musique.
Eux ils passeront à la télé, ils iront chez Drucker car ils sont dans le moule, ils ne dérangent pas. Logiquement un politicien devrait être quelqu’un de cultivé dans cette France qui est un pays de créateur en danse, théâtre, musique, littérature. L’Europe est aussi un lieu de création, mais aujourd’hui les politiciens européens sont en train museler les artistes les uns après les autres car ils ne servent à rien puisqu’ils ne rapportent pas d’argent. Or quand on rentre dans ce genre de raisonnement les “intellectuels” disparaissent or, de tout temps, dans l’histoire de l’humanité, ce sont les artistes qui ont fait bouger les choses. Dans le domaine de la pédagogie aussi le créateur peut transmettre le message, l’essence du passionnel qui sera à son tour plus tard transmis par les étudiants.
Donc …… nous restons militant pour ce que nous aimons car les artistes sont là pour faire du bien et se faire du bien, ils sont là pour emmener les gens dans des moments d’émotions qu’ils ne vivent
pas en télévision.

Quel avenir pour le MégaOctet ?
Pour le MégaOctet une belle saison qui se prépare pour 2008-2009 avec des concerts et des résidences. Pour les 20 ans de l’orchestre, en 2009, un album qui sera enregistré près d’Avignon. Et
pourquoi pas enregistrer le travail que nous avons offert en création lors du festival banlieues bleues avec les percussions de Strasbourg.
(Merci à Andy Emler et son Mégaoctet qui vaudrait de s’appeler GigaOctet voire TéraOctet)
propos recueillis le 13 mars 2008, par Nicole & Bernard Videmann